Jean Marc Quarin

Bordeaux 2005 : premiers résultats


Tous les cépages sont réussis, riches en alcool (parfois trop), en acidité, en arômes et sans verdeur. Cette heureuse combinaison entre la maturité, la fraîcheur et le goût crée l'exception et, pour certains crus, le génie.

La très grande qualité du cabernet sauvignon et du cabernet franc enthousiasme rive gauche comme rive droite. Leur présence stimule la dynamique et la puissance finale des assemblages. La rive gauche, plus riche en cabernet, me semble un peu plus favorisée que la rive droite. Et pourtant, sur toutes les appellations, des textures pulpeuses et veloutées provoquent une irrésistible envie d'avaler.
Mon niveau de notation est élevé, tant sur la note potentiel que sur la note plaisir (à ce titre, de nombreux seconds vins m’apparaissent délicieux).

Les rendements sont normaux, supérieurs à 2003, où ils furent bas, et inférieurs ou égaux à 2000. Dans les grands crus, ils se situent entre 45 et 50 hl/ha.
Au point où j'en suis de ma découverte du millésime, je m'attends à rencontrer en primeur des variations selon les assemblages, le choix de la date des vendanges et la maîtrise des vinifications.

Les assemblages
Les styles des vins varient plus que jamais selon qu’ils sont dominés par le merlot ou le cabernet. Ils sont contrastés. Le merlot, plus alcooleux, conditionne le plaisir en entrée de bouche. Une dominante cabernet apporte de la fraîcheur et un peu plus d’élégance grâce à des degrés alcooliques moindres. Si l’assemblage valorise ces différentes palettes, les styles de goût restent bien tranchés. Je note que de nombreux crus du Médoc ont mis les lots les plus alcooleux dans leur second ou troisième vin pour éviter un aspect rustique et un risque de dessèchement à terme, disent-ils. Rareté : en 2005, le cabernet a tout autant de pulpe veloutée que le merlot.

La date des vendanges
Comment choisir la bonne date des vendanges quand on n'y est pas contraint par la pluie et le risque de pourriture ? Les Bordelais manquent de référence en la matière, tant ils sont habitués à vendanger 8 années sur 10 dans des conditions pluvieuses. Or après 110 à 115 jours de cycle végétatif, de nombreux raisins, le merlot en particulier, deviennent fades et perdent de la saveur et de l'éclat aromatique. Il est probable que des vendanges aient été trop tardives.
Au contraire, comment estimer la maturité des raisins lorsque la concentration en sucre paraît plus élevée que d'habitude, mais que les peaux et les pépins semblent en retard ? Il est probable que certains aient vendangé trop tôt.
J’attends impatiemment de découvrir Léoville Barton qui a vendangé entre le 20 et le 30 septembre, tandis que son voisin Léoville Poyferré commençait à peine. Ou bien Latour qui a débuté le 16 septembre, ou encore Petrus qui, en vendangeant les après-midis des 7, 8 et 9 septembre, a communiqué de fait un signal fort à ses voisins.

Pourquoi cette précipitation ?
Au tout début de septembre, le 7 et le 8 à Pomerol, puis la semaine suivante à Saint-Emilion et vers le 15 sur certains terroirs du Médoc, est apparu un phénomène rarement observé à Bordeaux : les raisins de merlot ont commencé à se fissurer. Une petite gouttelette de jus perlait sur la pellicule. Ce manque d'herméticité, si propice aux pires développements bactériens en cas d'humidité, a fait craindre le pire et précipité la cueillette. Et ce d'autant plus que le mauvais temps était annoncé. Or, ni le mauvais temps ni la pourriture grise ne vinrent ! De quoi donner des regrets ! Ce fissurage peut s'expliquer par les conditions climatiques sèches. Il semble connu dans des vignobles plus solaires que le Bordelais, tels que la Californie.

La maîtrise des vinifications
Je n'ai jamais vu des fermentations alcooliques aussi lentes, tardives, incomplètes et difficiles à maîtriser. De nombreuses cuves n'en finissaient plus de transformer les sucres, ralentissant, parfois s'arrêtant, contenant toujours du sucre résiduel.
On invoque les forts degrés d'alcool pour expliquer ce phénomène. Il se révèle plus aigu lorsque les conseillers et consultants œnologiques ont écarté tout emploi de levures sélectionnées. Pourtant, les arrêts de fermentation constituent le principal accident de vinification connu des années chaudes et, par extension, des grands millésimes. La présence de sucre résiduel ouvre la porte à de nombreuses instabilités et déviations bactériennes et levuriennes (acide acétique et vins phénolés).
L'autre difficulté concerne la fermentation malolactique. A moins d'un mois de la présentation des vins en primeur, de nombreux crus n'avaient toujours pas franchi cette étape. Comment se présenteront-ils en primeur ?

Il existe donc des crus qui ont su profiter des avantages naturels du millésime et d’autres pas, et ceci, dans toutes les gammes de prix. Je goûte des vins gras, mûrs, frais et puissants et d’autres à l’expression plus modeste et décevante à un certain niveau de cru et de prix.
Ils seront pourtant portés par l’incroyable enthousiasme que suscite le millésime. Il faudra donc bien choisir avant d'acheter.

J’offrirai dans les prochains jours la possibilité de suivre mes résultats de dégustation quotidiennement. Ils sont basés sur les dégustations commencées lors des vinifications sur des lots séparés et, depuis dix jours, sur des vins assemblés. Ces dégustations ont lieu soit au château avec les maîtres de chai ou les propriétaires, soit à mon bureau avec des échantillons collectés, soit avec des organismes de promotion. Pour confirmer toutes mes impressions, je continuerai à regoûter tous les vins membres de l’Union des Grands Crus la semaine prochaine.

  • Les abonnés recevront la liste des crus qui obtiennent la mention «Ma meilleure note jamais donnée à ce cru en Primeur», et ceci, dans toutes les gammes de prix.
  • La liste des appellations les plus méritantes et leurs plus beaux succès.
  • Des éléments pour comprendre la différence de style existant entre les vins selon les choix de la date des vendanges, des terroirs, du type de vinification, des assemblages et de la sélection.

Ces rapports seront envoyés par e-mail ou/et consultables le site. Vous pouvez voir le détail des rapports déjà publiés dans la rubrique Actualité .

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