06/10/2026
Chronique 395
Chronique spécial Château Margaux
Ce qu'en disait Paul Pontallier, trente ans en arrière Chronique 395 (7 octobre 2026) en accès libreChâteau Margaux annonce le prochain départ à la retraite de Philippe Bascaules, directeur général, qui fut à ses débuts directeur d'exploitation. A partir de décembre prochain, il sera remplacé par Aurélien Valance, jusque-là directeur général adjoint responsable de la commercialisation et de l'opérationnel. Pendant plusieurs années ces deux hommes furent de proches collaborateurs de Paul Pontallier. Ce dernier a dirigé la propriété de 1983 jusqu'à son soudain décès en 2016.
Je viens de relire son interview publiée dans mes premiers carnets, trente et un ans auparavant. Aujourd'hui encore, cet échange nous éclaire sur ce qui est transmis. Vous pouvez la lire d'un trait par curiosité ou prendre le temps de l'étudier.
Bonne lecture.Jean-Marc QuarinRencontre avec Paul PONTALLIER
Directeur général de Château MargauxNous sommes aujourd'hui le 6 octobre 1995 et le moût fermente. Quelles sont vos premières impressions sur ce millésime 95 ?
De grandes satisfactions et beaucoup de plaisir ! D'abord, il s'agit d'un millésime sans surprise. Nous savions dès la fin de l'été que nous allions ramasser, quelles que soient les conditions de vendanges, des raisins parfaitement mûrs, du fait de la chaleur et surtout de la sécheresse de l'été. Juste avant les vendanges, les contrôles de maturité donnaient des résultats très encourageants, correspondant presque au niveau de maturité de 90. Nous savions donc que le millésime allait être grand. La seule inconnue était les conditions de ramassage. A partir d'un potentiel assez élevé, elles permettent de faire un millésime exceptionnel ou juste un très bon millésime. Comme vous le savez, ces conditions ont été mitigées. Nous avons reçu, comme dans tout le Médoc, à peu près 90 mm de pluie au moment du ramassage des Merlots. Psychologiquement, nous avons mal vécu cette période. Il était difficile de ne pas penser aux vendanges 93 et 94 ! Néanmoins, cette pluie nous a sûrement plus perturbés qu'elle n'a perturbé l'équilibre du raisin lui-même. Peut-être était-elle d'ailleurs nécessaire à la suite de la très grande sécheresse estivale. D'autre part, les Merlots ont tout de même été récoltés dans des conditions acceptables, et les Cabernets avec du très beau temps. Les dégustations d'aujourd'hui sont très encourageantes. Elles nous situent plus près d'un très grand millésime que juste d'un très bon vin. Il est tôt pour avoir une idée précise sur le style et la qualité réelle, mais tout de même, je suis très excité. Nous avons affaire au meilleur millésime depuis 90. Les vins sont en effet puissants et en même temps très fins ; la texture tanique est dense et douce et correspond à un millésime de bonne maturité. En fait, 95 est en quelque sorte intermédiaire entre 86 et 90.Que se passe-t-il dans votre esprit quand la pluie vient au moment le plus critique ?
Vous pouvez l'imaginer. D'abord la pluie peut perturber l'organisation des vendanges, et éventuellement l'équilibre des raisins. Une pluie qui succède à un été très sec peut faire gonfler, puis éclater les raisins. Selon le temps, la pourriture peut les envahir. Heureusement, cela ne s'est pas produit. Il a fait frais ; la pourriture n'a pas trouvé des conditions favorables de développement. Les raisins étaient tellement sains que Botrytis a sûrement mis beaucoup de temps à s'implanter.Cette angoisse n'induit-elle pas une précipitation et des maladresses dommageables ?
Oui et c'est normal. Il existe une sorte de réflexe à rentrer la récolte avant qu'elle ne s'abîme. Cela dit, il ne faut pas céder à l'affolement. Une vendange ne se dégrade pas en 24 heures dans les conditions climatiques que nous avons eues. Dans notre métier, les certitudes sont rares, mais nos connaissances se sont bien améliorées et on anticipe mieux le comportement du raisin et du champignon. Le doute garde une large place. Peut-être est-ce lui qui permet de faire du grand vin.Je viens de regoûter le 1994 et je vous disais que je trouvais ce vin intéressant parce que frais et surtout pas rassasiant. Vous sembliez être d'accord. Pourrions-nous reprendre cette conversation ?
La grande qualité des vins de Bordeaux, c'est d'être à la fois passionnants à déguster et en même temps, très agréables à boire. Les grands amateurs s'accordent pour reconnaître que les grands vins de Bordeaux ont une caractéristique essentielle, celle d'être rafraîchissante. Cette caractéristique nous distingue de la plupart des bons vins produits dans le monde. Certes aussi impressionnants à déguster, aussi puissants, aussi aromatiques et généreux que les vins de Bordeaux, voire même davantage, mais souvent, ils sont aussi peu rafraîchissants. Je vous parlais donc de quelques expériences de dégustation que j'avais eues, dont une récemment avec un vin californien. C'était un très bon vin de Merlot, cépage pourtant très précoce dans les conditions chaudes de la Californie. L'impression en bouche était très forte, mais il n'y avait pas de plaisir à boire ce vin. La bouteille a d'ailleurs traîné sur la table. Au-delà d'un demi-verre, on était rassasié. Il manque au tanin et donc au vin, la fraîcheur qui rend nos vins si agréables à avaler.Comment expliquez-vous que Bordeaux ait cela et pas la Californie ?
Je ne peux pas vous l'expliquer dans les détails, car à ce sujet, nos connaissances sont très limitées. Néanmoins, on sait bien que le climat et donc les conditions de maturité ne sont pas les mêmes. Les raisins y mûrissent très vite ; ils acquièrent une teneur en sucre importante, mais apparemment, ces conditions ne permettent pas aux arômes et aux tanins de s'affiner autant qu'ils le font à Bordeaux. En fait, il fait trop chaud, les tanins sont rudes ; ils manquent de finesse.Comment réagissent les vinificateurs californiens ? Sont-ils gênés ou satisfaits ?
Il existe les deux attitudes. Elles peuvent même cohabiter chez les mêmes personnes. Lorsqu'ils goûtent nos vins, ils les jugent avec leurs références qualitatives. Elles ne sont pas les nôtres et ceci est vrai pour tout le monde. Certains d'entre eux mesurent bien la dimension de finesse, de fraîcheur et de race de nos raisins. Ils perçoivent souvent qu'elle manque dans les leurs. Mais je crois qu'ils ont suffisamment acquis d'expérience ces vingt dernières années pour ne pas en ressentir de frustration. Leur but devient de produire les meilleurs vins californiens possibles.Je crois qu'ils ont le droit d'arroser leurs vignes.
C'est nécessaire à cause de la sécheresse. C'est aussi vrai au Chili, sur certains terroirs d'Afrique du Sud ou d'Australie. Si on n'arrose pas, la qualité baisse parce que les vignes souffrent trop. Pour faire du bon vin, les vignes doivent certes "souffrir", c'est-à-dire ne pas se trouver en situation de trop grand confort, mais, pour autant, elles ne doivent pas être stressées. Ce stress provient soit du manque d'eau (stress hydrique), soit de l'excès inverse qui induit trop de vigueur et perturbe trop la maturité des fruits.Vous vinifiez aussi au Chili. Quelles comparaisons peut-on établir avec Bordeaux ?
Le vignoble moderne chilien a été créé au siècle dernier par des techniciens bordelais. Ils sont venus avec leurs cépages et leurs idées. Ainsi retrouve-t-on le Cabernet Sauvignon, le Sémillon et le Sauvignon, même le Carmenère qui a pratiquement disparu, depuis, du Médoc. On retrouve aussi une certaine parenté dans l'idée que les gens se font d'un grand vin. C'est moins le cas dans les vignobles australiens et californiens, parce que les techniciens français et notamment bordelais n'ont pas eu une telle importance. Bien sûr, au Chili, les conditions climatiques et le terroir sont différents. Il ne faut donc pas s'attendre à trouver des vins identiques, mais des vins réalisés dans un esprit semblable. Dans les conditions climatiques du Chili, les tanins acquièrent un niveau de maturité et d'élégance plus proche des grands vins de Bordeaux que des vins californiens. Par contre la structure aromatique est différente. Les meilleurs Cabernets ont une note aromatique fruitée, très vive, évoquant le cassis et parfois l'épice. Ils n'ont pas la complexité de nos grands vins, mais la note aromatique est éblouissante.Cette absence de complexité vient-elle des rendements élevés ?
On produit de bons vins, mais effectivement assez simples, avec des rendements de l'ordre de 150 hl/ha. Avec 50 hl/ha, dans des conditions viticoles très comparables à ce que nous avons en France, les vins sont plus concentrés, plus profonds, mais ils restent tout de même plus simples que nos grands vins.Revenons à Château Margaux. Qu'est-ce qu'un Premier Cru Classé ?
C'est une question complexe que l'on ne peut pas résumer en quelques mots. Pour aller à l'essentiel, je dirais qu'un premier cru classé est un terroir exceptionnel, qui a bénéficié de circonstances humaines, également exceptionnelles. Autrement dit, il s'agit d'un site naturel, où les hommes ont reconnu un véritable potentiel viticole et où, ils ont mis en oeuvre, avec beaucoup de travail et de passion, des techniques qui ont conduit à l'élaboration de très grands vins. Depuis trois cents ans, les hommes ont cherché et continuent à définir avec précision les techniques viticoles (proportion des cépages, densité de plantation, méthode de taille, conduite de palissage) et oenologiques les mieux adaptées aux conditions naturelles propres à chaque cru.
Pour des raisons historiques, les premiers crus ont bénéficié de conditions humaines exceptionnelles. Ils appartiennent depuis leur création à des gens puissants qui ont toujours voulu faire le meilleur vin possible. C'est donc la coïncidence entre un lieu privilégié et un environnement humain exceptionnel qui a permis la naissance et le succès autour des Premiers Crus classés.Un Premier Cru classé a-t-il des droits et des devoirs ?
Le fait d'être un Premier Cru classé nous donne d'abord le devoir d'être à la hauteur de notre réputation. Autrement dit, nous devons poursuivre l'aventure engagée depuis plus de trois siècles : à chaque millésime, nous devons tirer le meilleur parti possible du terroir pour faire le meilleur Château MARGAUX possible.
En matière de droits, je dirais que nous n'en avons aucun, sauf peut-être, et encore faudrait-il le définir, continuer à faire ce que nous croyons être du grand Château MARGAUX. Je crois qu'avec toute l'équipe, nous sommes dépositaires d'une forme de tradition que l'on retrouve dans les gestes, mais aussi dans l'esprit.On ne peut pas penser que vous soyez prisonnier de contraintes financières. Est-ce un avantage qui vous libère et vous permet de faire le vin que vous entendez faire ? En d'autres termes, êtes-vous libre vis-à-vis de l'opinion de la critique internationale ?
Le fait de se trouver dans une situation financière privilégiée nous donne la possibilité de très bien travailler. C'est merveilleux ; il existe en fait peu d'entreprises qui soient autant que nous le sommes, libérées de la contrainte du profit à court terme. Sans doute est-ce là une des raisons de fond qui nous conduit à faire du grand vin.
Sommes-nous libres vis-à-vis de la critique ? Peut-être, en effet, sommes-nous plus libres que d'autres de faire ce que nous croyons être le meilleur Château MARGAUX possible. Ceci dit, il ne faut pas interpréter le privilège lié au cru comme une caution totale laissée à ses hommes et que nous imaginions détenir, à nous seuls, l'idée de ce que doit être le goût de Château MARGAUX. D'ailleurs le goût évolue. Le Château MARGAUX d'aujourd'hui ne ressemble pas à ce qu'il était cent ans auparavant.Des personnes expriment une certaine déception sur le 92. Comment vous situez-vous ? Dites-vous que vous avez fait le mieux possible ou bien, touché par la remarque, pensez-vous que vous auriez dû être meilleur encore ? Et comment ?
Toute critique de bonne foi doit être prise en compte. Donc, je ne peux pas dire que ça ne me touche pas. En fait le problème auquel nous avons à faire face aujourd'hui, est que les vins sont dégustés très tôt. On oublie qu'ils sont construits pour vieillir et être bus dans les 10-15 ans suivants. Dans certains millésimes, les grands vins et surtout les premiers crus peuvent être décevants dans leur prime jeunesse et tout à fait étonnants au bout de 10-15 ou 20 ans. Mais nous pouvons nous tromper. Bachelard disait que le "doute est le moteur de l'esprit scientifique". 92 présente des caractères de finesse, d'élégance et un peu de légèreté. Il y a vingt ans, ces qualités auraient été celles d'un très bon vin. A l'heure actuelle, le goût général, ou en tout cas celui de certaines critiques, a évolué vers des vins qui doivent être toujours solides, charpentés, puissants. Dans ce contexte, 1992 trouve moins bien sa place. C'est en effet un vin qui donne du plaisir lorsqu'on le boit, mais qui impressionne moins quand on le goûte. En ce sens il n'est pas à la mode.
Mais ce qui me fait aussi douter, c'est que nous aurions pu techniquement tirer un parti légèrement différent de ce millésime. Il aurait pu être plus ferme, mais nous aurions alors perdu de la finesse. Faut-il sacrifier la finesse au profit d'une puissance ? C'est une question.J'ai deux types d'expériences avec ce vin. La première est une dégustation de premiers crus faite avec des consommateurs intéressés par le vin, mais sans plus. Margaux 92 a été bien apprécié. La seconde est une dégustation avec des personnes plus formées et plus exigeantes. Elles trouvent que vis-à-vis de la réputation du cru, elles n'ont pas dans la bouche l'espoir attendu. Il y a donc une déception. Dans le fond, est-on capable d'accepter une petite année dans un grand cru ?
Ce que vous dites est important. On retrouve un dilemme, apparu récemment ou en tout cas, qui ne s'exprimait pas de la même manière il y a vingt ans. Faut-il faire des vins pour donner du plaisir au consommateur ou pour impressionner les connaisseurs ? Dans l'esprit d'aujourd'hui, ces connaisseurs sont essentiellement des dégustateurs. Le 92 donne du plaisir à ceux qui aiment boire. Traditionnellement, c'est dans cet esprit que l'on fait du vin.Vous me disiez que vous étiez confrontés de plus en plus à une culture de dégustateurs plus que de consommateurs.
Oui, je crois que de par le monde apparaît une nouvelle race de consommateurs. Ils consomment moins et dégustent davantage. Ces gens qui se targuent de connaître le vin le connaissent plus comme dégustateur que comme buveur. Autrefois, on faisait plus attention au plaisir de boire qu'aux différentes caractéristiques des crus. Ces nouveaux spécialistes sont plus connaisseurs sur le plan intellectuel. Ils boivent moins. Il est logique que ces deux types de personnes n'apprécient pas également le même vin, surtout dans un petit millésime. Seul le grand millésime peut plaire aux uns et aux autres parce qu'il est impressionnant à déguster et merveilleux à boire. Dans les millésimes plus petits, on peut être tenté de sacrifier le plaisir au côté impressionnant de la dégustation. Que faut-il faire exactement ? C'est là où je doute parfois. Le terroir et le millésime déterminent le style du vin. Mais l'influence de l'homme joue aussi. On peut faire des vins un peu plus surchargés. Faut-il le faire ? Traditionnellement nous pensions que non.
Ce qui se voit dans le 92, c'est beaucoup moins un choix personnel que la vérité d'un terroir. Par des techniques oenologiques artificielles très simples, on peut essayer de gommer certaines choses. Cependant, il faut savoir que ce que l'on gagne d'un côté, on le perd toujours d'un autre. Il est illusoire d'imaginer que l'on peut faire tous les ans des vins très costauds, très puissants, très bien équilibrés et très en finesse. Ce n'est pas vrai.
Le choix réside dans les aspects à privilégier. A mon avis, dans les plus grands crus et à Château MARGAUX en particulier, l'harmonie, I'équilibre, la race, la pureté, une certaine conception de la finesse et du plaisir de boire doivent être préservés. Si les Premiers Crus ont une mission particulière, la voilà.A qui appartient Château MARGAUX ?
A une copropriété entre d'une part, Corinne Mentzelopoulos, également gérante, et d'autre part, une société qui s'appelle EXOR Group dont les actionnaires sont la famille Agnelli et Corinne Mentzelopoulos.Ce cru a été racheté par André Mentzelopoulos en 1977. A l'époque, il y avait un débat. Des gens se demandaient comment ce cru pouvait changer de goût dès lors que les pieds de vigne restaient les mêmes ?
Il le doit d'abord à une exploitation plus rigoureuse, plus sérieuse, plus déterminée et plus sélective. A côté du terroir, la dimension humaine est fondamentale. L'arrivée d'André Mentzelopoulos et celle concomitante d'Emile Peynaud se sont tout de suite traduites par la recréation du deuxième vin. Mais surtout les mêmes terroirs, les mêmes techniques ont été mises en oeuvre avec plus de sérieux et plus de rigueur. D'ailleurs il est intéressant de noter que le premier vin est en fait toujours produit, essentiellement par des vignes plantées avant 1977.
A la fin des années 60 et au début des années 70, les précédents propriétaires sont passés par une période financière difficile qui, inévitablement, s'est traduite par moins de rigueur dans les sélections et les investissements. Tout cela n'est pas anodin. Les Margaux en ont effectivement souffert entre les années 70 et 76. Mais quels millésimes merveilleux la famille Ginestet a produits entre les années 50 et 60 !
L'histoire de Bordeaux est ponctuée de périodes de gloire et de périodes difficiles depuis le XVIII siècle. Mais avant les années 50, suivre les périodes fastes ou noires reste plus complexe, parce que la proportion de grands millésimes était plus faible. Aujourd'hui, chaque millésime est au moins un bon millésime par le jeu des sélections, des efforts et des connaissances qui ont progressé. L'arrivée du phylloxera et son extension dans le vignoble se sont traduites par une période très difficile. Pourtant, c'est peu apparent au niveau de la qualité des vins du début du siècle, ponctué de millésimes merveilleux. 1899 et 1900 Margaux sont des vins éblouissants.Qu'entendez-vous par "merveilleux" ?
Tout l'émerveillement que peut susciter un grand vin. Qu'est-ce qu'un grand vin ? Une somme d'impressions extraordinaires, d'harmonie, d'équilibre, de complexité, de puissance, de subtilité et de raffinement. 1900, 1899, 1893 donnent cette somme d'impressions aujourd'hui.Pavillon Rouge m'a très agréablement surpris. Le 83 est très bon.
Il n'a aucune raison de ne pas bien vieillir ! Il n'est pas seulement le produit de vignes jeunes. Le Pavillon Rouge représente, dans les millésimes récents, la moitié de la récolte. Sa qualité procède en fait de la manière dont nous sélectionnons : nous ne comparons pas les meilleurs vins aux moins bons, mais plutôt les moins bons aux meilleurs. La sélection est donc positive et laisse beaucoup de place aux très bonnes choses. Notre deuxième vin est le petit frère du premier. Il a simplement un petit peu moins de tout.Comment définiriez-vous le terroir de Château MARGAUX ?
Il est exceptionnel par sa composition très hétérogène. Nous avons des parcelles argilocalcaires, des graves très fines, des graves argileuses, des terrains argilo-gravelo-calcaire, etc. Nous avons presque tous les types de sol sur 80 ha. Voilà qui est rare ! Peut-on dire que les graves de Margaux sont plus exceptionnelles que celles de Latour ou Lafite ? Je ne le crois pas. Elles donnent une typicité différente.Parmi les crus cités, je trouve Margaux toujours plus floral. La nuance est délicate. Je sens souvent la rose. Les gens attribuent ces perceptions à l'appellation Margaux. Ne se trompent-ils pas ?
Je ne retrouve cela dans aucun autre cru de l'appellation. Cette pureté stylistique du Cabernet Sauvignon et son côté floral me semblent uniques au sein de l'appellation, voire même du Médoc.Je retrouve un peu ça à LAFITE ROTHSCHILD.
En effet, les grands Cabernets de Lafite ont des notes qui rappellent ceux de Margaux et vice versa. C'est le seul Premier Cru qui présente une telle similitude avec Margaux.Lorsque vous présentez vos vins, comment cela se passe-t-il ? Peu de gens savent, par exemple, que les Premiers Crus classés ne font goûter leurs vins qu'entre eux ou qu'au château. Ils ne se goûtent jamais côte à côte avec d'autres.
Nous présentons nos vins lors de dégustations ou de grands dîners très choisis. Château Margaux est un vin raffiné, d'une grande classe, de plaisir, un vin de grande notoriété aussi, qui mérite d'être présenté dans des conditions exceptionnelles. Nous cherchons à éliminer les excès, l'excès de simplicité comme l'excès de raffinement. Il est important que ce que nous faisons soit en harmonie avec le vin.Pourriez-vous évoquer un coup de coeur ou une heureuse surprise ?
Cela arrive, moins en dégustation qu'à table ! II est vrai qu'en dégustation, les vins sont très impressionnants. Le coup de coeur, l'émotion procèdent d'une atmosphère plus raffinée, d'un moment plus privilégié autour de la table. C'est l'émotion d'un soir et d'un vin parvenu à sa maturité. Je pense à 61, 53, 50 ou 47. Avec les grands vins jeunes, c'est différent. On est surtout impressionné, voire émerveillé, mais pas ému comme on peut l'être avec un grand millésime, d'un grand cru, parvenu à maturité. Si peu que ce vin soit présenté comme il doit l'être, au cours d'un dîner fin, avec des convives choisis, c'est fabuleux ! Dans la dégustation, on cherche encore à analyser. Il manque une dimension de plaisir. On ne se laisse pas aller. Quand vous buvez un vrai grand vin, toute l'attention est retenue par le plaisir et l'émotion qui naissent.Vous dites "un vrai grand vin". Pensez-vous qu'il puisse y avoir de faux grands vins ?
J'ai dit un vrai grand vin dans le sens d'un grand vin parvenu à sa maturité. Maintenant vous soulevez une autre question. Il existe beaucoup de bons vins de par le monde qui, quelque part, voudraient être des grands vins. De ce fait, ils perdent une partie de leur authenticité et de leur qualité. Mais c'est un autre sujet. Quand je parlais d'un vrai grand vin, je parlais d'un grand cru, d'un grand millésime arrivé à maturité. Un ensemble parfait. Le Grand Vin ! Lafite 59, Margaux 53, Mouton 45. Quelque chose que l'on n'a pas envie de retoucher. L'émotion à l'état pur.Extrait des Carnets de Bordeaux Quintessence, n° 21 décembre 1995________________________________________________________________________________________________________________
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Ce qu'en disait Paul Pontallier, trente ans en arrière Chronique 395 (7 octobre 2026) en accès libreChâteau Margaux annonce le prochain départ à la retraite de Philippe Bascaules, directeur général, qui fut à ses débuts directeur d'exploitation. A partir de décembre prochain, il sera remplacé par Aurélien Valance, jusque-là directeur général adjoint responsable de la commercialisation et de l'opérationnel. Pendant plusieurs années ces deux hommes furent de proches collaborateurs de Paul Pontallier. Ce dernier a dirigé la propriété de 1983 jusqu'à son soudain décès en 2016.
Je viens de relire son interview publiée dans mes premiers carnets, trente et un ans auparavant. Aujourd'hui encore, cet échange nous éclaire sur ce qui est transmis. Vous pouvez la lire d'un trait par curiosité ou prendre le temps de l'étudier.
Bonne lecture.Jean-Marc QuarinRencontre avec Paul PONTALLIER
Directeur général de Château MargauxNous sommes aujourd'hui le 6 octobre 1995 et le moût fermente. Quelles sont vos premières impressions sur ce millésime 95 ?
De grandes satisfactions et beaucoup de plaisir ! D'abord, il s'agit d'un millésime sans surprise. Nous savions dès la fin de l'été que nous allions ramasser, quelles que soient les conditions de vendanges, des raisins parfaitement mûrs, du fait de la chaleur et surtout de la sécheresse de l'été. Juste avant les vendanges, les contrôles de maturité donnaient des résultats très encourageants, correspondant presque au niveau de maturité de 90. Nous savions donc que le millésime allait être grand. La seule inconnue était les conditions de ramassage. A partir d'un potentiel assez élevé, elles permettent de faire un millésime exceptionnel ou juste un très bon millésime. Comme vous le savez, ces conditions ont été mitigées. Nous avons reçu, comme dans tout le Médoc, à peu près 90 mm de pluie au moment du ramassage des Merlots. Psychologiquement, nous avons mal vécu cette période. Il était difficile de ne pas penser aux vendanges 93 et 94 ! Néanmoins, cette pluie nous a sûrement plus perturbés qu'elle n'a perturbé l'équilibre du raisin lui-même. Peut-être était-elle d'ailleurs nécessaire à la suite de la très grande sécheresse estivale. D'autre part, les Merlots ont tout de même été récoltés dans des conditions acceptables, et les Cabernets avec du très beau temps. Les dégustations d'aujourd'hui sont très encourageantes. Elles nous situent plus près d'un très grand millésime que juste d'un très bon vin. Il est tôt pour avoir une idée précise sur le style et la qualité réelle, mais tout de même, je suis très excité. Nous avons affaire au meilleur millésime depuis 90. Les vins sont en effet puissants et en même temps très fins ; la texture tanique est dense et douce et correspond à un millésime de bonne maturité. En fait, 95 est en quelque sorte intermédiaire entre 86 et 90.Que se passe-t-il dans votre esprit quand la pluie vient au moment le plus critique ?
Vous pouvez l'imaginer. D'abord la pluie peut perturber l'organisation des vendanges, et éventuellement l'équilibre des raisins. Une pluie qui succède à un été très sec peut faire gonfler, puis éclater les raisins. Selon le temps, la pourriture peut les envahir. Heureusement, cela ne s'est pas produit. Il a fait frais ; la pourriture n'a pas trouvé des conditions favorables de développement. Les raisins étaient tellement sains que Botrytis a sûrement mis beaucoup de temps à s'implanter.Cette angoisse n'induit-elle pas une précipitation et des maladresses dommageables ?
Oui et c'est normal. Il existe une sorte de réflexe à rentrer la récolte avant qu'elle ne s'abîme. Cela dit, il ne faut pas céder à l'affolement. Une vendange ne se dégrade pas en 24 heures dans les conditions climatiques que nous avons eues. Dans notre métier, les certitudes sont rares, mais nos connaissances se sont bien améliorées et on anticipe mieux le comportement du raisin et du champignon. Le doute garde une large place. Peut-être est-ce lui qui permet de faire du grand vin.Je viens de regoûter le 1994 et je vous disais que je trouvais ce vin intéressant parce que frais et surtout pas rassasiant. Vous sembliez être d'accord. Pourrions-nous reprendre cette conversation ?
La grande qualité des vins de Bordeaux, c'est d'être à la fois passionnants à déguster et en même temps, très agréables à boire. Les grands amateurs s'accordent pour reconnaître que les grands vins de Bordeaux ont une caractéristique essentielle, celle d'être rafraîchissante. Cette caractéristique nous distingue de la plupart des bons vins produits dans le monde. Certes aussi impressionnants à déguster, aussi puissants, aussi aromatiques et généreux que les vins de Bordeaux, voire même davantage, mais souvent, ils sont aussi peu rafraîchissants. Je vous parlais donc de quelques expériences de dégustation que j'avais eues, dont une récemment avec un vin californien. C'était un très bon vin de Merlot, cépage pourtant très précoce dans les conditions chaudes de la Californie. L'impression en bouche était très forte, mais il n'y avait pas de plaisir à boire ce vin. La bouteille a d'ailleurs traîné sur la table. Au-delà d'un demi-verre, on était rassasié. Il manque au tanin et donc au vin, la fraîcheur qui rend nos vins si agréables à avaler.Comment expliquez-vous que Bordeaux ait cela et pas la Californie ?
Je ne peux pas vous l'expliquer dans les détails, car à ce sujet, nos connaissances sont très limitées. Néanmoins, on sait bien que le climat et donc les conditions de maturité ne sont pas les mêmes. Les raisins y mûrissent très vite ; ils acquièrent une teneur en sucre importante, mais apparemment, ces conditions ne permettent pas aux arômes et aux tanins de s'affiner autant qu'ils le font à Bordeaux. En fait, il fait trop chaud, les tanins sont rudes ; ils manquent de finesse.Comment réagissent les vinificateurs californiens ? Sont-ils gênés ou satisfaits ?
Il existe les deux attitudes. Elles peuvent même cohabiter chez les mêmes personnes. Lorsqu'ils goûtent nos vins, ils les jugent avec leurs références qualitatives. Elles ne sont pas les nôtres et ceci est vrai pour tout le monde. Certains d'entre eux mesurent bien la dimension de finesse, de fraîcheur et de race de nos raisins. Ils perçoivent souvent qu'elle manque dans les leurs. Mais je crois qu'ils ont suffisamment acquis d'expérience ces vingt dernières années pour ne pas en ressentir de frustration. Leur but devient de produire les meilleurs vins californiens possibles.Je crois qu'ils ont le droit d'arroser leurs vignes.
C'est nécessaire à cause de la sécheresse. C'est aussi vrai au Chili, sur certains terroirs d'Afrique du Sud ou d'Australie. Si on n'arrose pas, la qualité baisse parce que les vignes souffrent trop. Pour faire du bon vin, les vignes doivent certes "souffrir", c'est-à-dire ne pas se trouver en situation de trop grand confort, mais, pour autant, elles ne doivent pas être stressées. Ce stress provient soit du manque d'eau (stress hydrique), soit de l'excès inverse qui induit trop de vigueur et perturbe trop la maturité des fruits.Vous vinifiez aussi au Chili. Quelles comparaisons peut-on établir avec Bordeaux ?
Le vignoble moderne chilien a été créé au siècle dernier par des techniciens bordelais. Ils sont venus avec leurs cépages et leurs idées. Ainsi retrouve-t-on le Cabernet Sauvignon, le Sémillon et le Sauvignon, même le Carmenère qui a pratiquement disparu, depuis, du Médoc. On retrouve aussi une certaine parenté dans l'idée que les gens se font d'un grand vin. C'est moins le cas dans les vignobles australiens et californiens, parce que les techniciens français et notamment bordelais n'ont pas eu une telle importance. Bien sûr, au Chili, les conditions climatiques et le terroir sont différents. Il ne faut donc pas s'attendre à trouver des vins identiques, mais des vins réalisés dans un esprit semblable. Dans les conditions climatiques du Chili, les tanins acquièrent un niveau de maturité et d'élégance plus proche des grands vins de Bordeaux que des vins californiens. Par contre la structure aromatique est différente. Les meilleurs Cabernets ont une note aromatique fruitée, très vive, évoquant le cassis et parfois l'épice. Ils n'ont pas la complexité de nos grands vins, mais la note aromatique est éblouissante.Cette absence de complexité vient-elle des rendements élevés ?
On produit de bons vins, mais effectivement assez simples, avec des rendements de l'ordre de 150 hl/ha. Avec 50 hl/ha, dans des conditions viticoles très comparables à ce que nous avons en France, les vins sont plus concentrés, plus profonds, mais ils restent tout de même plus simples que nos grands vins.Revenons à Château Margaux. Qu'est-ce qu'un Premier Cru Classé ?
C'est une question complexe que l'on ne peut pas résumer en quelques mots. Pour aller à l'essentiel, je dirais qu'un premier cru classé est un terroir exceptionnel, qui a bénéficié de circonstances humaines, également exceptionnelles. Autrement dit, il s'agit d'un site naturel, où les hommes ont reconnu un véritable potentiel viticole et où, ils ont mis en oeuvre, avec beaucoup de travail et de passion, des techniques qui ont conduit à l'élaboration de très grands vins. Depuis trois cents ans, les hommes ont cherché et continuent à définir avec précision les techniques viticoles (proportion des cépages, densité de plantation, méthode de taille, conduite de palissage) et oenologiques les mieux adaptées aux conditions naturelles propres à chaque cru.
Pour des raisons historiques, les premiers crus ont bénéficié de conditions humaines exceptionnelles. Ils appartiennent depuis leur création à des gens puissants qui ont toujours voulu faire le meilleur vin possible. C'est donc la coïncidence entre un lieu privilégié et un environnement humain exceptionnel qui a permis la naissance et le succès autour des Premiers Crus classés.Un Premier Cru classé a-t-il des droits et des devoirs ?
Le fait d'être un Premier Cru classé nous donne d'abord le devoir d'être à la hauteur de notre réputation. Autrement dit, nous devons poursuivre l'aventure engagée depuis plus de trois siècles : à chaque millésime, nous devons tirer le meilleur parti possible du terroir pour faire le meilleur Château MARGAUX possible.
En matière de droits, je dirais que nous n'en avons aucun, sauf peut-être, et encore faudrait-il le définir, continuer à faire ce que nous croyons être du grand Château MARGAUX. Je crois qu'avec toute l'équipe, nous sommes dépositaires d'une forme de tradition que l'on retrouve dans les gestes, mais aussi dans l'esprit.On ne peut pas penser que vous soyez prisonnier de contraintes financières. Est-ce un avantage qui vous libère et vous permet de faire le vin que vous entendez faire ? En d'autres termes, êtes-vous libre vis-à-vis de l'opinion de la critique internationale ?
Le fait de se trouver dans une situation financière privilégiée nous donne la possibilité de très bien travailler. C'est merveilleux ; il existe en fait peu d'entreprises qui soient autant que nous le sommes, libérées de la contrainte du profit à court terme. Sans doute est-ce là une des raisons de fond qui nous conduit à faire du grand vin.
Sommes-nous libres vis-à-vis de la critique ? Peut-être, en effet, sommes-nous plus libres que d'autres de faire ce que nous croyons être le meilleur Château MARGAUX possible. Ceci dit, il ne faut pas interpréter le privilège lié au cru comme une caution totale laissée à ses hommes et que nous imaginions détenir, à nous seuls, l'idée de ce que doit être le goût de Château MARGAUX. D'ailleurs le goût évolue. Le Château MARGAUX d'aujourd'hui ne ressemble pas à ce qu'il était cent ans auparavant.Des personnes expriment une certaine déception sur le 92. Comment vous situez-vous ? Dites-vous que vous avez fait le mieux possible ou bien, touché par la remarque, pensez-vous que vous auriez dû être meilleur encore ? Et comment ?
Toute critique de bonne foi doit être prise en compte. Donc, je ne peux pas dire que ça ne me touche pas. En fait le problème auquel nous avons à faire face aujourd'hui, est que les vins sont dégustés très tôt. On oublie qu'ils sont construits pour vieillir et être bus dans les 10-15 ans suivants. Dans certains millésimes, les grands vins et surtout les premiers crus peuvent être décevants dans leur prime jeunesse et tout à fait étonnants au bout de 10-15 ou 20 ans. Mais nous pouvons nous tromper. Bachelard disait que le "doute est le moteur de l'esprit scientifique". 92 présente des caractères de finesse, d'élégance et un peu de légèreté. Il y a vingt ans, ces qualités auraient été celles d'un très bon vin. A l'heure actuelle, le goût général, ou en tout cas celui de certaines critiques, a évolué vers des vins qui doivent être toujours solides, charpentés, puissants. Dans ce contexte, 1992 trouve moins bien sa place. C'est en effet un vin qui donne du plaisir lorsqu'on le boit, mais qui impressionne moins quand on le goûte. En ce sens il n'est pas à la mode.
Mais ce qui me fait aussi douter, c'est que nous aurions pu techniquement tirer un parti légèrement différent de ce millésime. Il aurait pu être plus ferme, mais nous aurions alors perdu de la finesse. Faut-il sacrifier la finesse au profit d'une puissance ? C'est une question.J'ai deux types d'expériences avec ce vin. La première est une dégustation de premiers crus faite avec des consommateurs intéressés par le vin, mais sans plus. Margaux 92 a été bien apprécié. La seconde est une dégustation avec des personnes plus formées et plus exigeantes. Elles trouvent que vis-à-vis de la réputation du cru, elles n'ont pas dans la bouche l'espoir attendu. Il y a donc une déception. Dans le fond, est-on capable d'accepter une petite année dans un grand cru ?
Ce que vous dites est important. On retrouve un dilemme, apparu récemment ou en tout cas, qui ne s'exprimait pas de la même manière il y a vingt ans. Faut-il faire des vins pour donner du plaisir au consommateur ou pour impressionner les connaisseurs ? Dans l'esprit d'aujourd'hui, ces connaisseurs sont essentiellement des dégustateurs. Le 92 donne du plaisir à ceux qui aiment boire. Traditionnellement, c'est dans cet esprit que l'on fait du vin.Vous me disiez que vous étiez confrontés de plus en plus à une culture de dégustateurs plus que de consommateurs.
Oui, je crois que de par le monde apparaît une nouvelle race de consommateurs. Ils consomment moins et dégustent davantage. Ces gens qui se targuent de connaître le vin le connaissent plus comme dégustateur que comme buveur. Autrefois, on faisait plus attention au plaisir de boire qu'aux différentes caractéristiques des crus. Ces nouveaux spécialistes sont plus connaisseurs sur le plan intellectuel. Ils boivent moins. Il est logique que ces deux types de personnes n'apprécient pas également le même vin, surtout dans un petit millésime. Seul le grand millésime peut plaire aux uns et aux autres parce qu'il est impressionnant à déguster et merveilleux à boire. Dans les millésimes plus petits, on peut être tenté de sacrifier le plaisir au côté impressionnant de la dégustation. Que faut-il faire exactement ? C'est là où je doute parfois. Le terroir et le millésime déterminent le style du vin. Mais l'influence de l'homme joue aussi. On peut faire des vins un peu plus surchargés. Faut-il le faire ? Traditionnellement nous pensions que non.
Ce qui se voit dans le 92, c'est beaucoup moins un choix personnel que la vérité d'un terroir. Par des techniques oenologiques artificielles très simples, on peut essayer de gommer certaines choses. Cependant, il faut savoir que ce que l'on gagne d'un côté, on le perd toujours d'un autre. Il est illusoire d'imaginer que l'on peut faire tous les ans des vins très costauds, très puissants, très bien équilibrés et très en finesse. Ce n'est pas vrai.
Le choix réside dans les aspects à privilégier. A mon avis, dans les plus grands crus et à Château MARGAUX en particulier, l'harmonie, I'équilibre, la race, la pureté, une certaine conception de la finesse et du plaisir de boire doivent être préservés. Si les Premiers Crus ont une mission particulière, la voilà.A qui appartient Château MARGAUX ?
A une copropriété entre d'une part, Corinne Mentzelopoulos, également gérante, et d'autre part, une société qui s'appelle EXOR Group dont les actionnaires sont la famille Agnelli et Corinne Mentzelopoulos.Ce cru a été racheté par André Mentzelopoulos en 1977. A l'époque, il y avait un débat. Des gens se demandaient comment ce cru pouvait changer de goût dès lors que les pieds de vigne restaient les mêmes ?
Il le doit d'abord à une exploitation plus rigoureuse, plus sérieuse, plus déterminée et plus sélective. A côté du terroir, la dimension humaine est fondamentale. L'arrivée d'André Mentzelopoulos et celle concomitante d'Emile Peynaud se sont tout de suite traduites par la recréation du deuxième vin. Mais surtout les mêmes terroirs, les mêmes techniques ont été mises en oeuvre avec plus de sérieux et plus de rigueur. D'ailleurs il est intéressant de noter que le premier vin est en fait toujours produit, essentiellement par des vignes plantées avant 1977.
A la fin des années 60 et au début des années 70, les précédents propriétaires sont passés par une période financière difficile qui, inévitablement, s'est traduite par moins de rigueur dans les sélections et les investissements. Tout cela n'est pas anodin. Les Margaux en ont effectivement souffert entre les années 70 et 76. Mais quels millésimes merveilleux la famille Ginestet a produits entre les années 50 et 60 !
L'histoire de Bordeaux est ponctuée de périodes de gloire et de périodes difficiles depuis le XVIII siècle. Mais avant les années 50, suivre les périodes fastes ou noires reste plus complexe, parce que la proportion de grands millésimes était plus faible. Aujourd'hui, chaque millésime est au moins un bon millésime par le jeu des sélections, des efforts et des connaissances qui ont progressé. L'arrivée du phylloxera et son extension dans le vignoble se sont traduites par une période très difficile. Pourtant, c'est peu apparent au niveau de la qualité des vins du début du siècle, ponctué de millésimes merveilleux. 1899 et 1900 Margaux sont des vins éblouissants.Qu'entendez-vous par "merveilleux" ?
Tout l'émerveillement que peut susciter un grand vin. Qu'est-ce qu'un grand vin ? Une somme d'impressions extraordinaires, d'harmonie, d'équilibre, de complexité, de puissance, de subtilité et de raffinement. 1900, 1899, 1893 donnent cette somme d'impressions aujourd'hui.Pavillon Rouge m'a très agréablement surpris. Le 83 est très bon.
Il n'a aucune raison de ne pas bien vieillir ! Il n'est pas seulement le produit de vignes jeunes. Le Pavillon Rouge représente, dans les millésimes récents, la moitié de la récolte. Sa qualité procède en fait de la manière dont nous sélectionnons : nous ne comparons pas les meilleurs vins aux moins bons, mais plutôt les moins bons aux meilleurs. La sélection est donc positive et laisse beaucoup de place aux très bonnes choses. Notre deuxième vin est le petit frère du premier. Il a simplement un petit peu moins de tout.Comment définiriez-vous le terroir de Château MARGAUX ?
Il est exceptionnel par sa composition très hétérogène. Nous avons des parcelles argilocalcaires, des graves très fines, des graves argileuses, des terrains argilo-gravelo-calcaire, etc. Nous avons presque tous les types de sol sur 80 ha. Voilà qui est rare ! Peut-on dire que les graves de Margaux sont plus exceptionnelles que celles de Latour ou Lafite ? Je ne le crois pas. Elles donnent une typicité différente.Parmi les crus cités, je trouve Margaux toujours plus floral. La nuance est délicate. Je sens souvent la rose. Les gens attribuent ces perceptions à l'appellation Margaux. Ne se trompent-ils pas ?
Je ne retrouve cela dans aucun autre cru de l'appellation. Cette pureté stylistique du Cabernet Sauvignon et son côté floral me semblent uniques au sein de l'appellation, voire même du Médoc.Je retrouve un peu ça à LAFITE ROTHSCHILD.
En effet, les grands Cabernets de Lafite ont des notes qui rappellent ceux de Margaux et vice versa. C'est le seul Premier Cru qui présente une telle similitude avec Margaux.Lorsque vous présentez vos vins, comment cela se passe-t-il ? Peu de gens savent, par exemple, que les Premiers Crus classés ne font goûter leurs vins qu'entre eux ou qu'au château. Ils ne se goûtent jamais côte à côte avec d'autres.
Nous présentons nos vins lors de dégustations ou de grands dîners très choisis. Château Margaux est un vin raffiné, d'une grande classe, de plaisir, un vin de grande notoriété aussi, qui mérite d'être présenté dans des conditions exceptionnelles. Nous cherchons à éliminer les excès, l'excès de simplicité comme l'excès de raffinement. Il est important que ce que nous faisons soit en harmonie avec le vin.Pourriez-vous évoquer un coup de coeur ou une heureuse surprise ?
Cela arrive, moins en dégustation qu'à table ! II est vrai qu'en dégustation, les vins sont très impressionnants. Le coup de coeur, l'émotion procèdent d'une atmosphère plus raffinée, d'un moment plus privilégié autour de la table. C'est l'émotion d'un soir et d'un vin parvenu à sa maturité. Je pense à 61, 53, 50 ou 47. Avec les grands vins jeunes, c'est différent. On est surtout impressionné, voire émerveillé, mais pas ému comme on peut l'être avec un grand millésime, d'un grand cru, parvenu à maturité. Si peu que ce vin soit présenté comme il doit l'être, au cours d'un dîner fin, avec des convives choisis, c'est fabuleux ! Dans la dégustation, on cherche encore à analyser. Il manque une dimension de plaisir. On ne se laisse pas aller. Quand vous buvez un vrai grand vin, toute l'attention est retenue par le plaisir et l'émotion qui naissent.Vous dites "un vrai grand vin". Pensez-vous qu'il puisse y avoir de faux grands vins ?
J'ai dit un vrai grand vin dans le sens d'un grand vin parvenu à sa maturité. Maintenant vous soulevez une autre question. Il existe beaucoup de bons vins de par le monde qui, quelque part, voudraient être des grands vins. De ce fait, ils perdent une partie de leur authenticité et de leur qualité. Mais c'est un autre sujet. Quand je parlais d'un vrai grand vin, je parlais d'un grand cru, d'un grand millésime arrivé à maturité. Un ensemble parfait. Le Grand Vin ! Lafite 59, Margaux 53, Mouton 45. Quelque chose que l'on n'a pas envie de retoucher. L'émotion à l'état pur.Extrait des Carnets de Bordeaux Quintessence, n° 21 décembre 1995________________________________________________________________________________________________________________
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